XVII

La Tour avait abandonné son activité depuis plus de trois heures. Elle n’abritait plus qu’une poignée de gardiens, quelques inspecteurs qui logeaient dans les étages du bas et les derniers attardés du boulot, ceux qui devaient à tout prix terminer un travail en cours et ceux qui n’avaient aucune vie privée. Deen était avec Ravieri dans le bureau de Dobber Flak. Ils s’acharnaient à rapiécer des bouts d’enquête, à assembler couture sur couture les derniers éléments fournis par Gass Sevni, à ouvrir les doublures cousues par le vieux Dob pendant les douze années de sa direction.

— Je n’y crois pas, répétait Ravieri chroniquement.

— Moi non plus, faisait Deen en écho. Mais depuis qu’elle a débarqué, Elyia ne s’est pas trompée une seule fois.

Pourtant il avait la certitude que, cette fois, elle se fourvoyait. D’ailleurs, elle n’avait rien affirmé, elle s’était contentée d’évoquer une hypothèse. Deen était incapable d’expliquer ce qu’il cherchait, mais il voulait une preuve que Dob n’était que Dob pour l’innocenter aux yeux d’Elyia.

Simultanément, toutes les lumières et les monitors s’éteignirent, jusqu’aux holojecteurs que Dob avait placés sur les baies vitrées.

— Manquait plus que ça ! pesta Ravieri. Une panne de secteur !

Deen compta jusqu’à cinq.

— Les générateurs de secours auraient du se mettre en route, dit-il.

— En panne eux aussi.

— Tous les huit ?

Deen recommença à compter. À quinze il tira son laser.

— Le Lémain, annonça-t-il d’une voix sépulcrale. Ravieri, trouvez une lampe autonome et mettez-vous en pleine lumière, c’est moi qu’il cherche.

— Cela ne l’empêchera pas de me descendre !

Deen était déjà vers la porte. Il déverrouillait le système manuel de sécurité.

— Alors foutez-lui la lumière en pleine gueule et priez pour qu’il n’arrose pas la pièce au hasard avec son sonic ! Et servez-vous du com pour que tout le monde se tienne à carreau. Il est capable de massacrer un bataillon !

Ravieri n’eut pas le temps de répondre, Deen était déjà dans les couloirs, le cerveau en ébullition : « Ascenseurs bloqués ! Je suis coincé à l’étage ou bien je me jette dans le puits non-g… Là où il m’attend, si le puits fonctionne. Merde ! l’architecte débile de cette tour débile a sûrement prévu des évacuations de secours !… »

Il continuait à compter en courant à l’aveuglette de porte en porte. Compter était lénifiant, c’était aussi la seule façon d’évaluer la progression du tueur depuis le cinquième sous-sol, l’étage des générateurs. Sa vision s’habituait à l’obscurité.

« Quarante-cinq… Il est quelque part dans le puits ascendant et il n’est pas seul ! Il ne peut pas visiter les étages et surveiller les puits, donc il a des types qui coincent le puits. Où est ce putain d’escalier ?… »

Sur ce niveau, Ravieri et lui étaient assurément seuls. Par contre, celui du dessous devait encore grouiller d’informaticiens – ils travaillaient souvent très tard – et à l’étage encore inférieur, les stocks de petite manutention étaient surveillés nuit et jour. Les stocks ! Il se souvint du monte-charge qui circulait sur les trois niveaux supérieurs et qui, à cet étage, aboutissait entre le centre com et la salle de conférences. Il s’y précipita et se demanda de combien d’étages il allait dégringoler s’il tombait.

Le conduit n’était pas très large, juste de quoi le désescalader doucement, bras et jambes en croix appuyés contre la paroi. De toute façon, il ne descendit que d’un niveau. La plate-forme était bloquée à hauteur du département Info. Le cauchemar commença dès qu’il parvint à ouvrir le sas et à s’en extraire.

Écrasés par le container qu’ils avaient sorti du sas, deux informaticiens gisaient, plus qu’à moitié décapités. Plus loin, dans la pénombre du centre de commande, un autre avait un trou béant dans le dos, et un quatrième râlait en tâtant ses jambes en charpie. Deen trouva encore un cadavre sans visage au pied d’un bureau et deux éviscérés dans un couloir.

Juste avant de passer l’angle du corridor qui ouvrait sur les puits, il s’allongea, plaqué au sol, et tendit le bras pour pointer l’arme au-dessus de sa tête. Puis il prit appui des deux pieds sur le mur et se propulsa pour rouler dans le couloir. Quatre des six faisceaux dont il mitrailla l’entrée des puits atteignirent en pleine poitrine les deux hommes qui les gardaient.

Au passage, il arracha la visière infrarouge d’une de ses victimes, retint sa respiration et plongea dans le puits descendant. Un étage, juste un étage ! Le temps de le nettoyer d’un sbire de Milé Dak, de constater la mort des deux gardiens d’Invest et de violenter sa phobie une nouvelle fois en se jetant dans le puits ascendant.

« Cent vingt-six, cent vingt-sept… Est-ce que tu t’attends à ça, mon salaud ?… »

À cent trente, il avançait dans les couloirs du département Enquêtes, plein centre, le bras et le laser pendant le long du corps. Si ses calculs étaient exacts, le Lémain le précédait de cinq à dix secondes et il marchait droit sur le bureau de Dob. À cent trente-cinq, il lui restait un coude à franchir. Il le passa sans ralentir et s’immobilisa, net.

Devant la porte derrière laquelle se terrait Ravieri, de trois quarts dos à lui, le Lémain commençait à mitrailler le bureau à coups de sonic, de haut en bas et de droite à gauche, méthodiquement. Il s’arrêta très vite. La porte et les murs alentour vibraient d’un sifflement symptomatique : le bureau était à l’épreuve de son arme, ceint d’un treillis qui dispersait les fréquences dans toute sa structure. Juste avant de se dire que l’échec du Lémain innocentait Dob, Deen paracheva sa folie westernienne :

— Vous allez baisser votre arme et vous retourner lentement.

— Djeen Hh’adj ? demanda le Lémain en ramenant son bras armé contre son flanc.

— Tournez-vous.

Le tueur s’exécuta avec la lenteur requise et toisa Deen de son regard vide et globuleux. Quand il vit que celui-ci ne braquait pas son laser, il grimaça quelque chose comme un sourire et feula :

— Tu n’es pas assez rapide, Hh’umain.

Pire qu’une certitude, c’était une condamnation. Alors, Deen se rappela une balade en forêt, le bras passé autour de la plus chouette taille qu’il avait connue. C’était un souvenir de miel et de piment. Il ouvrit la main qui ne tenait pas le laser et présenta sa paume tendue au Lémain.

— Le sonic, exigea-t-il.

Il ne vit pas le geste, il le devina. Le Lémain redressa son arme et tira, bien plus vite que Deen ne referma le poing et pressa la détente du grigri. Bien plus vite, mais le geste était plus long. Le petit faisceau traversa le poignet du tueur avant que le sonic ne crache sa mort sur le mur, à la gauche de Deen.

Quand l’inspecteur Deen Chad eut fini de constater qu’il était indemne, le sonic gisait sur le sol et le Lémain avait disparu dans un couloir adjacent. Il ne le rattrapa pas, ni à l’étage ni dans le puits.

— Elyia ! cria-t-il dans le com.

***

Elyia musardait sur son lit. Elle était à bout de réflexion et elle attendait dans le noir l’appel de Gass, non qu’il doive la joindre, mais parce qu’elle était certaine qu’il en prendrait le risque dès qu’il aurait localisé le repaire de Milé Dak, ou le Jaïlor lui-même. S’il était intelligent, et s’il en avait le temps, il fuirait son appartement et se servirait d’un visiphone public. S’il ne l’était pas, elle savait qu’elle culpabiliserait, quelles que soient les recommandations qu’elle lui avait faites et en dépit de sa parfaite connaissance des mécanismes de la culpabilisation. Cette oraison anticipée n’était pas prémonitoire, elle était logique : Deen avait les moyens de s’en sortir. Son instinct était conçu pour survivre. Mais celui de Gass était probablement atrophié et uniquement défensif jusqu’aux réactions auto-immunes.

— Thermo-détection depuis l’extérieur, annonça l’ordinateur d’Ender.

— Brouille ! ordonna Elyia.

Un agrave ! Il y avait un agrave devant ses fenêtres. Elyia se précipita vers l’entrée.

— Contact porte, la stoppa l’ordinateur. Flux magnétique.

Pas le temps de mesurer les risques. Elyia se lança à travers la baie vitrée du balcon, franchît la balustrade en l’enroulant au plus près, jeta un œil vers le bas et se laissa tomber, accrochant des mains la rambarde de la terrasse en dessous. Son appartement était en train d’exploser sous le tir de l’agrave.

Elle dégringola encore le long de deux balcons et se glissa dans la suite qu’elle atteignit, constata d’abord que l’agrave avait disparu, avant de remarquer l’homme médusé qui lui faisait face.

— Je ne fais que passer, s’excusa-t-elle.

— Elyia ! brailla son com.

— Vivante, mais de peu ! répondit-elle. Qu’est-ce que tu veux ?

— Pareil pour moi. Je voulais te prévenir que Dak passait à l’offensive.

— Gass ! Bon sang, Deen, essaie de le joindre… On se retrouve chez lui.

***

Gass était encore en liaison transcom avec le master du ministère de l’Intérieur quand son ordinateur superposa le message qu’il redoutait à l’écran :

« Tentative d’effraction porte, ouverture moins vingt secondes. »

— Mon Dieu ! se lamenta Gass.

Puis ses doigts s’accélérèrent sur le clavier.

« Porte ouverte » afficha le monitor presque aussitôt.

Il n’y avait rien à faire. Juste à attendre la mort. Gass pivota sur son tabouret pour regarder à quoi elle ressemblait et la trouva grotesque : trois carrures de brutes, trois visages de salauds, trois flingues de nettoyeurs.

— Messieurs ! salua-t-il sans la moindre peur.

La peur vint vite. Quand deux d’entre eux le saisirent à bras-le-corps. Quand le troisième baissa son pantalon. Quand il se retrouva mi-nu face à un poignard de combat. Quand celui qui le brandissait parla :

— D’abord, je vais te poser une question, Sevni. Ensuite, au besoin, je te la reposerai après te les avoir coupées. Je ne répéterai pas. Je te les ferai bouffer. Tu es prêt ?

Gass commença à hurler.

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